J’entre dans une boutique d’aliments naturels.

Comme bien des gens qui écrivent ou parlent d’écrire, je cherche toujours à repousser le moment où il faudra s’asseoir et passer à l’acte.

C’est spécialement vrai à cette époque-là.

Je suis dans les sables mouvants d’une vie que je ne veux pas.

Une relation amoureuse difficile.

Une vocation qui ne me nourrit pas.

Une job que je déteste.

J’ai le rhume une fin de semaine sur deux. Je me suis mis sur un régime acido-basique complexe qui, j’en suis certain, va me faire le plus grand bien.

Je fais des séances de cardio pratiquement jusqu’à en vomir, comme si mon ancien coach de football avait pris possession de mon corps.

Tout semble difficile.

Je dois terminer six nouvelles chansons pour honorer une bourse reçue. L’argent est déjà dépensé.

Après un an, j’ai réussi à en écrire une, que je déteste de tout mon coeur.Je m’enfonce.

Je vais souvent marcher sur le Mont-Royal et parfois dans les petits sentiers, je m’arrête et je pleure.

Donc, ce matin-là, avant d’aller retravailler des couplets qui ne verront jamais le jour, je me retrouve dans une boutique d’aliments naturels, un pot de gélules entre les mains.

Le vendeur sort de l’arrière-boutique.

« Est-ce que je peux vous aider? »

« Eh… je ne sais pas… »

« C’est pour vous? C’est pour quoi exactement? »

« Ce serait pour… quelque chose pour l’anxiété… eh… contre l’anxiété. Pour contrer l’anxiété. »

L’ homme a une cinquantaine d’années. Un look d’ancien professeur de littérature. Il fait une évaluation de son patient. Sourit.

« Comment elle s’exprime, votre anxiété? »

« C’est comme… quelque chose qui monte, une voix qui répète sans cesse : Qu’est-ce qui va m’arriver?! Qu’est-ce qui va m’arriver?!? »

Je dis ça et sens ma mâchoire qui tremble un peu, comme un enfant qui aurait avoué un secret. Le sourire de l’homme disparaît. Il s’approche de moi.

« Qu’est-ce que tu fais dans la vie? »

« En fait, toutes sortes de choses, mais principalement de la chanson…» Il me coupe.

« Ah! T’es artiste? ». Il soupire.

Je n’arrive pas à dire oui. Il prend le pot de gélules qui est dans ma main et le repose sur le présentoir.

« Écoute je vais être franc avec toi. Trouve-toi une vraie job, retourne à l’école… Fais de l’ordre dans ta vie… Y’a rien ici qui va t’aider. T’as des vrais problèmes. »

***

Ouais, il a dit ça.

La suite est plutôt floue. Je pense que je suis sorti sans rien dire, un peu sous le choc.

J’ai fait quelques pas sur le trottoir. Puis ça m’est arrivé en pleine face.

Des « vrais problèmes ».

Je pense alors à certains de mes amis, qui semblent entrer dans la vie adulte avec vigueur et aplomb qui sont solides.

Je leur lègue mes vrais problèmes quelques secondes…

En vidant leur compte en banque, en embrouillant leur relation, en effaçant leur horizon pour remplacer le tout par des points d’interrogation, je les sens soudainement plus fragiles.

Parce que…

C’est normal.

Normal d’aller mal quand ça va mal.

Je.

Suis.

Normal.

Il y a, à ce moment-là, une impression de honte latente qui se dissipe et pour la première fois depuis longtemps, je suis capable de réfléchir un peu, sans attaquer le messager.

Ce soir-là, en rentrant, j’ai égrené quelques notes à la guitare et les mots Après vous me sont apparus, comme un constat.

La vie peut parfois prendre des airs de course à obstacles.

La sonnerie de mon téléphone me sortit de cet ainsi soit-il.

Un numéro inconnu en provenance de la Californie.